Je m’appelle Laurent Delory, compagnon passant maçon du Devoir, la Fermeté de Marcilly-en-Beauce. J’ai grandi dans un petit village du Loir-et-Cher, situé à sept kilomètres au sud-ouest de Vendôme.
Je suis le cadet d’une fratrie de quatre enfants : un frère de deux ans mon aîné, puis une sœur et un frère jumeaux plus jeunes de quatre ans. Mes parents exploitaient une ferme de 70 hectares en polyculture, et le travail ne manquait pas. Ce sont eux qui nous ont transmis l’amour du travail bien fait.
Pendant les vacances d’été, je passais une quinzaine de jours chez mon oncle et ma tante à Tours. Ils étaient volaillers-crémiers et vendaient sur les marchés. Nous partions très tôt le matin et ne rentrions qu’en début d’après-midi. C’était une vie bien plus intense qu’à la ferme. L’après-midi, mon oncle, bon bricoleur, terminait la construction d’un hangar pour préparer ses marchés. C’est là que j’ai touché ma première truelle : nous faisions des enduits, et j’adorais cela.
À l’école, je n’étais pas très intéressé. Après avoir redoublé ma cinquième, j’étais trop jeune pour quitter l’école et j’ai donc poursuivi jusqu’en troisième. Les professeurs souhaitaient que je continue mes études, car l’apprentissage avait alors une mauvaise réputation. Mais j’ai toujours été attiré par la maçonnerie. Mes parents connaissaient un artisan maçon, près de Vendôme, qui accepta de m’embaucher à quinze ans et demi pour un apprentissage de deux années.
Le 1er septembre 1980, je partais, habillé d’un beau largeot en moleskine bleue, sur la mobylette de mon frère aîné. Je n’avais pas obtenu le brevet des collèges, condition posée pour avoir une mobylette neuve. Mon frère, lui, avait fait un apprentissage de serrurier-métallier et était parti chez les Compagnons du Devoir à Saint-Symphorien, près de Tours. Un week-end, il est rentré avec sa canne et sa belle couleur rouge. J’étais impressionné, et je voyais mes parents fiers de lui. Il nous raconta tout ce qu’il vivait dans cette maison des Compagnons.
C’est ainsi que je suis arrivé au dépôt de l’entreprise de M. Michel Pinault, artisan maçon à Courtiras. L’homme était rude, et moi plutôt timide et réservé. Mon premier chantier fut une souche de cheminée à enduire à six mètres de hauteur. L’ouvrier Daniel, très gentil, m’expliquait ce qu’il fallait faire. Je restais au sol et exécutais ses consignes. Il fallait monter des seaux de mortier à la corde, en tirant sur une poulie fixée en haut de l’échafaudage. C’était difficile physiquement, mais je serrais les dents.
À l’époque, les équipements de protection et de sécurité n’étaient pas encore entrés dans les mœurs. En fin de journée, j’étais heureux de rentrer chez mes parents. Il y avait deux mois d’essai avant de signer le contrat d’apprentissage, alors je tenais bon, même si j’étais plutôt gringalet.
J’ai appris à préparer le mortier à la bétonnière, une vieille machine équipée d’un moteur Bernard à essence. Pour la démarrer, il fallait une cordelette de quatre-vingts centimètres, avec à une extrémité un gros nœud et, à l’autre, un morceau de bois servant de poignée. Après avoir ouvert le robinet d’essence et positionné le starter, il fallait coincer le nœud dans une encoche sur le côté du moteur, enrouler la cordelette et tirer de toutes ses forces pour donner l’élan au moteur, qui pétaradait doucement avant de se lancer. Au début, j’enroulais souvent la cordelette dans le mauvais sens, et le moteur faisait des retours qui m’arrachaient la poignée des mains. C’était un vrai combat entre moi et la bétonnière.
Et ce n’était pas tout : pour arrêter la bête, il fallait mettre en contact une languette métallique sur le côté de la bougie, ce qui faisait court-circuit. Parfois, on se prenait une décharge électrique. En début de journée, c’était encore facile de jeter les pelles de sable dans le bol de la bétonnière, mais à la fin, les pelles semblaient plus lourdes, et le bol, de plus en plus loin. Les sacs de ciment faisaient cinquante kilos ; je devais les vider d’un seul coup, sans qu’ils se coincent dans les pales, sinon gare aux remontrances s’il y avait du papier dans le mortier.
En fin de journée, il ne fallait pas faire trop de mortier, car on ne jetait rien. Je devais laver la bétonnière et les outils : les gamates, en métal, devaient briller. Les échafaudages de petites hauteurs étaient réalisés avec des tréteaux à crémaillère et des bastaings en bois ; pour les grandes hauteurs, on utilisait des échelles de soixante-dix centimètres de largeur et deux mètres de hauteur, emboîtées les unes dans les autres, reliées par des croix de Saint-André métalliques télescopiques. Les planchers étaient en bois, et les accès se faisaient par des échelles extérieures.
Quand tout était en place, c’était à moi de fournir mon patron et Daniel. Ensuite seulement, je pouvais monter sur l’échafaudage. Lorsqu’il s’agissait de maçonnerie en parpaings, je faisais les joints verticaux tout en surveillant l’approvisionnement en matériaux et en veillant à ne pas laisser ma truelle dans la gamate avant de descendre, sinon je la retrouvais au sol ou enfouie sous le mortier.
Quand nous faisions de l’enduit à l’entreprise, nous utilisions un compresseur à air comprimé diesel et des gamelles à enduire de type « Sablon ». Je ne devais pas perdre de temps : avec deux gamelles en action, la consommation de mortier était importante. Le compresseur servait aussi aux démolitions, grâce à des marteaux-piqueurs pneumatiques. À l’époque, seules les disqueuses étaient électriques, mais il n’existait pas encore de disques diamantés.
Je me souviens de la première fois que j’ai utilisé un marteau-piqueur de treize kilos : au bout d’une heure, adieu la belle montre que mon parrain m’avait offerte pour ma première communion, elle s’est brisée sous les vibrations. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais porté de montre au poignet.
Après avoir signé mon contrat d’apprentissage, je devais me rendre une semaine par mois au Centre de formation pour apprentis de Blois. Tous les matins, je partais de Vendôme à 6 h 30 pour Blois, à 35 km, et je rentrais le soir vers 19 h. Notre professeur de maçonnerie, M. Hubert, avait dû arrêter le métier à cause d’une silicose. Nous avions aussi des cours de mathématiques, de technologie, de français, de dessin et de sport, tous liés à notre futur métier. Moi qui en avais assez de l’école, je voyais enfin l’utilité d’étudier pour devenir un bon professionnel, et j’étais assidu. Dans l’ensemble, j’étais un bon élève.
Dans le groupe, il y avait quelques fils de maçons : il était difficile de rivaliser, mais je m’accrochais. Dans l’entreprise, je prenais peu à peu mes marques. Je me souviens du jour de ma première paie : 180 francs, une belle somme pour moi. Mes parents m’offraient le transport et l’hébergement. Le contrat prévoyait 15 % du SMIC les six premiers mois, avec une augmentation de 10 % tous les semestres.
Au bout de quelques mois, mon patron avait embauché un manœuvre, et j’avais plus souvent la truelle en main. Nous faisions beaucoup de ravalements de façades en moellons, et je me débrouillais bien à la gamelle et au réglage de l’enduit à la volée, que j’aimais particulièrement.
Mon patron obtint ensuite la construction d’un grand pavillon. C’est là que j’ai vu arriver les premiers camions-toupies de béton et les camions-grues apportant les palettes de ciment et de parpaings. À l’époque, pas de chariot élévateur : les entreprises de location n’existaient pas encore. Mon patron faisait livrer à la demande pour éviter la manutention inutile, car nous ne disposions que de brouettes à roues pleines. Dans la boue, il fallait fabriquer des chemins de planches pour avancer.
Le béton de centrale était assez consistant. Nous étions deux à tirer une règle de quatre mètres sur les cueilles métalliques : c’était sportif ! Heureusement, mon patron avait embauché un autre ouvrier, expérimenté mais porté sur la bouteille. Le matin, il arrivait le premier pour cacher ses réserves sur le chantier. Il tremblait comme une feuille au début, puis, à partir de 11 heures, il retrouvait de l’entrain. C’était fréquent à l’époque : le travail était si dur que beaucoup trouvaient du réconfort dans le vin. Même Daniel aimait bien la chopine, mais moins. Mon patron, lui, n’appréciait pas cela.
Au milieu de ma deuxième année, au CFA, M. Hubert nous présenta un homme barbu, impressionnant. C’était un de ses anciens élèves, le prévôt de la maison des Compagnons de Mont-Saint-Aignan, près de Rouen : le compagnon Masnière, dit « Blésois ». Il nous parla du compagnonnage. Je connaissais un peu le sujet grâce à mon frère, et ses explications confirmèrent mon envie d’apprendre mon métier. Pourtant, je ne me voyais pas quitter ma famille : j’étais toujours timide et réservé.
Un jour, je rentrai déjeuner chez mes parents, car le chantier n’était pas loin de la ferme. Je vis ma mère discuter avec M. Hubert et Blésois : ils étaient venus pour me convaincre de partir chez les Compagnons. Mon père était aux champs, et ma mère, qui connaissait le compagnonnage grâce à mon frère, leur aurait dit que si je partais à Rouen, ce ne serait pas pour revenir huit jours plus tard. Blésois me l’a souvent rappelé depuis. J’avais la boule au ventre à l’idée de quitter ma famille, mes amis et ma campagne.
Le soir, mon père me proposa d’aller rencontrer le prévôt de Tours pour un pré-stage d’une semaine, afin de voir si cela me conviendrait. Pendant cette semaine, nous avons travaillé sur le chantier du château de Tours, tenu par les Compagnons du Devoir. L’ambiance y était excellente, et je m’y suis plu. J’ai rempli un questionnaire, tout s’est bien passé. Le prévôt de Tours voulait me garder pour sa communauté, mais Blésois n’était pas d’accord, car c’était lui qui m’avait recruté. À cette époque, entre prévôts, le recrutement et la taxe d’apprentissage étaient des enjeux importants.
Mon patron fut surpris de mon envie de partir sur le Tour de France, compte tenu de mon caractère réservé. Il pensait que je ne quitterais jamais son entreprise. Mon contrat terminé, j’ai obtenu mon CAP. Finalement, Blésois réussit à m’intégrer dans son effectif, avec un camarade du CFA. C’est ainsi que, le 30 août 1982, de bonne heure, nous sommes partis en voiture, avec mes bagages et mon vélo dans une remorque, direction la Normandie. Mes parents et Jacky, un ami de mon frère plus habitué aux longs trajets, m’accompagnaient.
Nous sommes arrivés à Mont-Saint-Aignan vers midi. Blésois nous a accueillis dans cette grande maison de briques et de pans de bois, une ancienne ferme restaurée par les Compagnons. En face se trouvaient les ateliers de menuiserie et de charpente. Nous avons déjeuné avec la communauté, puis mes parents et Jacky sont repartis. J’avais le cœur serré, mais je me sentais bien dans cette belle maison.
Je suis resté une semaine au siège, car l’entreprise qui devait m’embaucher était encore en congé. J’en ai profité pour visiter les alentours, et Blésois me donnait de petits travaux. Le lundi suivant, il chargea ma caisse à outils dans sa voiture et me demanda de le suivre à vélo jusqu’à l’entreprise Vellar, à Houppeville, à sept kilomètres. Il fallait descendre une vallée et en remonter une autre.
Tout allait bien jusqu’à ce que, presque arrivé en haut de la côte, la pédale de mon vélo se casse : j’ai terminé sur une seule ! C’était une petite entreprise dirigée par deux frères qui s’étaient associés, mais chacun gérait ses propres chantiers. Je travaillais souvent avec le plus jeune, Bruno. Je découvrais la maçonnerie de briques, le carrelage, les finitions. Ils étaient d’origine italienne et j’admirais la finesse de leur geste.
Dans la communauté, tout se passait bien. Avec mon copain et les autres stagiaires, lors de notre première réunion communautaire, nous nous sommes présentés et avons lu à haute voix un extrait de la Règle, que nous devions accepter. Cette Règle reflétait l’éducation que mes parents m’avaient transmise. Le plus dur était de passer à la cagnotte : se lever pour y déposer une pièce, sous les regards discrets mais attentifs de la petite communauté, marquait profondément. Les Compagnons avaient une telle prestance qu’ils nous impressionnaient et forçaient le respect.
Le week-end de la Toussaint, nous sommes rentrés dans nos familles. Je n’avais jamais pris ni le train ni le métro ; heureusement, mon copain, beaucoup plus débrouillard que moi, m’a guidé dans ce voyage vers l’inconnu. J’étais heureux de retrouver ma famille après deux mois de séparation. Ces quelques jours de retrouvailles passèrent si vite… Le dimanche après-midi, mon père me ramena à la gare, où mon copain m’attendait pour repartir en Normandie : la séparation était déjà moins dure.
À la réunion de Corporation suivante, avec mon copain, nous avions décidé de postuler à l’adoption. Il n’y avait qu’un ancien dans le Conseil de métier : Breton Orain, « la Volonté de Janzé » — que nous appelions « Breton », bien qu’il soit dit « Rennais ». Blésois Masnière, « la Discipline de Monthou-sur-Bièvre », le secondait en tant que prévôt. Notre demande fut acceptée.
Mon copain devait bâtir un petit local en briques pour abriter un compteur à gaz, et moi, une ouverture en briques et silex avec un arc surbaissé dans le garage à vélos. Il fallait se débrouiller avec les moyens du bord, car le siège manquait d’outillage, et le climat normand ne nous aidait pas.
Le 17 janvier 1983, nous avons été adoptés sous nos nouveaux noms : Coterie Lecornec, aspirant maçon dit « Vendôme », et Coterie Delory, aspirant maçon dit « Vendôme », avec deux couvreurs dont je ne me rappelle plus les noms. C’était la première adoption de maçons dans le Conseil de métier — je ne l’ai appris que bien plus tard. La cérémonie m’a beaucoup marqué. Je n’ai pas tout compris, mais j’ai dû m’exprimer devant une assemblée, ce qui était une rude épreuve pour moi — et l’est encore aujourd’hui.

Après la cérémonie, nous sommes entrés dans la salle du banquet, où nous attendaient les invités, les stagiaires et les apprentis. Le rouleur marchait devant nous, suivi du premier aspirant, puis des compagnons et aspirants, en chantant « Travaille et chante ». Nous nous sommes présentés à la communauté sous nos nouveaux noms, et le rouleur invita les jeunes à suivre notre exemple. Le repas commença dans une ambiance chaleureuse.
Mais une autre épreuve m’attendait : chaque nouvel adopté devait chanter une chanson compagnonnique. J’avais révisé, à l’aide d’une cassette audio, « La Conduite », chanson de Vendôme la Clé des cœurs. Je m’en suis plutôt bien sorti.
À la mi-mars, nous avions fêté la Saint-Joseph, fête patronale des charpentiers. Ce fut la dernière célébration que je passai avec cette communauté qui m’avait accueilli et guidé sur la route du Tour de France. Ce fut aussi la première fois que je participai à une chaîne d’alliance, moment intense de fraternité.
Fin mars, le changement de ville arriva. Mes employeurs, avec qui j’avais passé de bons moments, m’offrirent un radio-réveil pour que je pense à eux chaque matin. C’était un très beau cadeau, qui m’avait beaucoup touché.
Début avril, j’arrivais à Troyes. Cette fois, j’allais travailler sur le chantier de la construction de l’hôtellerie du siège. Le chef de chantier était le compagnon Tranchant, « la Sérénité de Beaufort-en-Vallée ». Le gros œuvre était terminé. J’ai participé à la réalisation des enduits intérieurs, des revêtements de sol en pierre et de l’habillage des façades en briques de parement.
Un jour où nous étions sur la façade côté route, nous avions oublié de refixer l’échafaudage et, dans la nuit, une tempête l’a renversé : tout s’était couché sur le tas de sable, dix mètres plus bas. Le lendemain matin, Angevin Tranchant, paniqué, est venu nous réveiller pour tout remonter au plus vite, car il y avait une réunion de Cayenne à 10 h. Les anciens n’y ont vu que du feu, pourtant il avait fallu donner des coups de masse pour redresser les échelles. J’ai encore des photos de cet épisode.
À l’Ascension, nous sommes partis ensemble au congrès de Tours. J’y ai revu mon frère d’adoption, et ce fut la dernière fois, car il arrêta le Tour de France par la suite.
Au mois de juin, les anciens m’ont envoyé aider une coterie qui travaillait sur la restauration de la future bibliothèque de la Maison de l’Outil. C’était un beau bâtiment en damier champenois et pans de bois sculptés. Sur ces deux chantiers, nous ne comptions pas nos heures, mais il y avait un esprit fraternel entre tous les métiers. Nous n’avions que le dimanche de libre. À cette époque, les apprentis n’avaient pas un gros salaire, et lorsque nous sortions, il était normal pour nous de payer leur part.
Fin juillet, pour les congés, je rentrai chez mes parents pour donner un coup de main à terminer la moisson. J’étais heureux de retrouver la vie de la ferme. Mon frère aîné était là également : il venait d’être sélectionné pour les Olympiades des métiers et allait représenter la France en Hongrie, où il fut classé 6e. Je n’ai jamais eu l’occasion de me préparer à ce concours.
Le 1er septembre 1983, j’arrivais à Albi. Les premiers jours, nous allions chercher les cèpes avec le compagnon Reccio, « la Patience de Saint-Florez ». Il était prévôt de cette maison, qui ressemblait à un gros immeuble, mais à l’intérieur, nous étions vraiment dans une maison de Compagnons. C’était aussi la première fois que je rencontrais une Mère : notre Mère Mély, une femme d’une grande douceur.
J’embauchais avec un apprenti de deuxième année, deux fois plus costaud que moi, chez un artisan qui employait deux ouvriers. L’un d’eux venait nous chercher pour aller sur les chantiers, car j’étais encore à vélo. Je remplaçais un compagnon itinérant, et le patron s’est vite aperçu que je n’avais pas le même niveau. Moi qui croyais maîtriser mon métier, je suis retombé à la réalité : j’avais encore beaucoup à apprendre.
Nous réalisions des maisons en briques creuses, des toitures en tuiles canal, des corniches en génoise. Nous faisions aussi des enduits à la gamelle. Le patron, bien équipé, possédait un chariot élévateur muni d’une nacelle de quatre mètres de long et d’un mètre de large, avec une étagère pour avoir les matériaux à portée de main. Il nous conduisait tout autour des façades et nous étions toujours à la bonne hauteur et en sécurité. Quel confort par rapport à mon apprentissage !
À la maison, tout se passait bien. Une nouvelle communauté, toujours une bonne ambiance. Déjà arrivait le changement de ville : au mois d’avril, je repartais pour Saint-Étienne. Là, j’étais envoyé en campagne à Montbrison avec la coterie Fouquet Louis dit angevin. C’est avec lui que j’ai coffré mon premier escalier balancé. Nous partions le samedi en vélo sur le chantier d’un ancien. Dans l’entreprise, l’ambiance était familiale. Le travail était plutôt moyen, mais j’y ai appris à faire les arêtes au prompt. C’était la région… puis vint le temps de partir au service militaire.
Le 1er août 1984, j’étais affecté au régiment de hussards de Sourdun, en Seine-et-Marne. Je suis resté deux mois, le temps de faire mes classes, c’est-à-dire la formation pour devenir un bon soldat. J’ai terminé mon service à Provins, au centre mobilisateur, affecté au casernement : l’entretien des bâtiments. J’ai fait de tout, sauf de la maçonnerie.
Un week-end sur deux, nous étions de garde : deux heures de garde, quatre heures de repos. Nous avions un fusil et une cartouchière de dix balles réelles. Je n’ai jamais su ce que nous étions censés garder…
Un week-end où j’étais chez mes parents, j’ai reçu un courrier de la Corporation pour connaître mes intentions : voulais-je repartir sur le Tour de France ? À cette époque, il y avait beaucoup d’abandons après le service militaire. La Corporation avait décidé de créer un regroupement de coteries de retour du service pour réaliser des chantiers encadrés par un compagnon itinérant.
Après ma réponse positive, j’ai reçu une invitation du coterie Romane, « la Patience de Montluçon », pour le rejoindre dans l’équipe itinérante. Mais avant, j’avais prévu de passer mon permis. J’arrivai donc en voiture à la Fondation de Coubertin, à Saint-Rémy-lès-Chevreuse. Provençal m’accueillit et me présenta Champagne Rulland, arrivé quelques jours plus tôt. Nous nous rendîmes sur le chantier : un mur en pierre meulière à reconstruire dans la forêt du domaine.
Puis arrivèrent Comtois Lagarde et Artésien Daubresse. Nous étions les quatre aspirants qui constituaient la première équipe itinérante. Une fois le mur terminé, nous sommes partis au siège d’Auxerre pour aider le coterie Courtin à réaliser les ravalements de façade en enduit brossé et pierre de taille. Notre chambre était une pièce où il manquait des carreaux aux fenêtres : parfois, des pigeons entraient et… larguaient des « mines », toujours sur le lit d’Artésien. Nous travaillions beaucoup, mais l’ambiance était bonne et se reflétait dans la communauté.
Tous les mois, nous écrivions une carte aux coteries qui étaient au service militaire pour leur raconter notre vie. Cette démarche contribua à réduire le nombre d’abandons, ce que souhaitait la Corporation.
Un matin, Provençal Romane nous informa que la fonderie de Coubertin avait brûlé : la Corporation avait besoin de nous. Normand Gasteclou, le dernier arrivé, se rendit sur place, le temps pour nous de terminer la dernière façade. Deux semaines plus tard, nous étions de retour à Coubertin. Normand avait fait toutes les préparations ; les charpentiers commençaient déjà le levage de la nouvelle structure en lamellé-collé. Provençal commandait les premiers d’une longue série de camions de matériaux.
Deux autres coteries vinrent nous rejoindre. Nous étions six aspirants, plus un jeune manœuvre, Yves, embauché par la fonderie pour nous aider. C’était de la maçonnerie de parpaings entre poteaux. Nous travaillions par équipes de deux, et chacun voulait être le premier à arriver en haut : Yves s’était pris au jeu. Après trois semaines, le chantier avait bien avancé.












