Guillaume Maine, compagnon menuisier est le Provincial normand depuis 5 ans maintenant et il entame son deuxième mandat puisque son élection a été validée lors des Assises de Bordeaux il y a quelques semaines.
Bonjour Guillaume, raconte-nous un peu : depuis quand es-tu Provincial, pourquoi as-tu choisi de le devenir, et d’abord, un Provincial, c’est quoi ?
Le Provincial est un élu. Il en existe un par province, élu par les compagnons sédentaires, et représentant la province au sein des instances de l’association ouvrière.
A ce titre, il participe aux conseils d’orientation, aux décisions, et se charge de la mise en place des décisions nationales au niveau local. Il fait d’ailleurs la promesse d’être le garant de ça, et de mettre en place les décisions du conseil d’orientation et des assises.
Il travaille en lien étroit avec le Délégué Régional (DR), sans qu’il y ait pour autant de rapport hiérarchique entre les deux, pour décliner les orientations sur le terrain.
Le DR est salarié, et la présence du Provincial permet de faire l’interface.
Une des première qualité d’un Provincial est de croire en l’association ouvrière et être très associatif et collectif, en tout cas de sortir un peu de la vision du compagnonnage uniquement à travers le métier. Il faut rayonner auprès de l’ensemble des métiers, pour être garant de l’existence du compagnonnage dans la province.
La province correspond en gros à la région administrative, mais pour qu’elle existe, il faut qu’il y ait un nombre suffisant de chambres et de cayennes (au moins quatre), c’est-à-dire que les métiers soient présents et vivent au quotidien. La Normandie est une exception puisque ce nombre n’est pas atteint (même si les boulangers/ pâtissiers sont en train de créer leur cayenne), mais nous avons eu droit à une dérogation depuis 2007, et nous sommes autonomes depuis 2019. Une province autonome l’est en particulier sur le plan financier, c’est-à-dire que c’est notre activité de formation qui nous permet de fonctionner.
Le but reste de former des compagnons, à travers des structures organisées de formation (10 000 jeunes en formation sur toute la France en très forte augmentation par rapport aux 500 aux débuts des années 80).
Je suis devenu Provincial en 2021 (mon souhait depuis 1993 et la rencontre de deux Provinciaux dont l’expérience et la personnalité m’ont marqué). J’ai consacré une partie de mon premier mandat à comprendre le fonctionnement de notre centre de formation et surtout expliquer mon action auprès des permanents. Aujourd’hui, le deuxième mandat commence et l’action va être orientée un peu différemment : j’ai constitué une petite équipe de compagnons autour de moi afin de me rapprocher encore du terrain et de pousser les anciens à réfléchir collectivement à l’avenir du compagnonnage.
Ces derniers temps, j’ai accueilli les maîtres de stage pour connaître et comprendre le fonctionnement de leur gâche, afin de proposer des solutions au national en étant vraiment connecté à la réalité. C’est d’ailleurs un des rôles qui m’incombent, améliorer les conditions de formation et permettre d’augmenter les adoptions et réceptions.
Dans le même temps, il faut faire comprendre aux représentants des métiers que l’association et la formation sont là pour aider au développement des métiers, en particulier quand il s’agit de défendre les nouveaux outils dont nous sommes en train de nous équiper comme les nouveaux ateliers de la Maison de Mont-Saint-Aignan.
Je participe le plus souvent possible aux Journées Portes Ouvertes, en lien avec les équipes du service développement, pour apporter mon éclairage sur le statut de compagnon et ce qu’il implique. Il est important de maintenir notre spécificité, malgré le nombre croissant de jeunes formés.
Je suis aussi garant du fonctionnement des Maisons. A ce titre, je reste en lien avec les équipes d’accompagnement (prévôts, maîtresses de maison, référente habitat jeunes), pour être sûr que les difficultés ne prennent pas une ampleur intenable, et rappeler à chacun à la fois le fonctionnement du lieu et la possibilité pour tous d’être là. Le rôle du Provincial est ici un rôle pédagogique pour faire comprendre à tout le monde et en particulier aux sédentaires qu’il faut faire confiance aux jeunes.
Comme je l’évoquais, le Provincial est force de proposition au niveau national, dans le cadre du projet validé lors de l’élection du premier conseiller. Il a aussi un rôle dans le suivi budgétaire. Il est nécessaire de suivre les décisions des conseils d’orientation, mais aussi d’être force de proposition, entre autre à travers certaines expérimentations.
C’est ainsi que nous participons à l’une d’elle, à notre initiative, pour faire revenir les anciens vers le siège. Il y a aujourd’hui un peu plus de 200 sédentaires en Normandie, de 25 à 75 ans, avec un investissement des plus anciens, en particulier pour des questions de disponibilité (vie personnelle à construire, carrière à mettre en place, investissement associatif ailleurs…).
Nous avons choisi de faire le premier pas pour renouveler le lien entre les sédentaires et la province, alors qu’ils ont tendance à privilégier leur activité en lien avec les métiers.
On essaie de limiter le nombre de réunions et de communiquer par d’autres manières, pour permettre à chacun de s’impliquer à son rythme.
Un des rôles les plus délicat est de faire appliquer les décisions du siège, et ça va être la tâche du deuxième mandat, en lien avec l’équipe qui m’entoure et les délégués de métiers. Les compagnons sont avertis de différentes manières mais les faire adhérer aux décisions prend du temps. Les changements sont souvent perçus comme une perte de l’idéal, et il est parfois difficile de faire accepter les évolutions qui ont pourtant toujours eu lieu au sein de l’association.
Une des problématiques rencontrées ces derniers temps est la question du temps : un Tour de France de 10 ans effraie, et c’est une raison souvent évoquée lors des abandons.
On essaie de répondre à cette situation en s’orientant vers des Tours plus courts, ou des recrutements en post bac pour limiter les besoins en formation. Mais aussi, en individualisant au maximum les parcours pour permettre à chacun de réaliser son Tour à son rythme.
J’ai confiance en la philosophie du compagnonnage et dans les hommes qui le composent. Il faut garder l’enthousiasme et ce qui permet de le perpétuer. Les jeunes s’y retrouvent même si le nombre de ceux qui s’engagent et qui vont au bout est trop faible. Une de mes grandes joies est d’être appelé par un jeune qui va être reçu, même si je ne peux pas assister à toutes les réceptions, un peu partout en France, et même si tout le monde ne va pas au bout.
Un autre point de friction est le statut des non résidents, et c’est d’ailleurs un blocage vis à vis de l’Adoption. Les compagnons considèrent que les jeunes ne vivent pas assez dans les Maisons et n’ont pas conscience de la vie en communauté, ce qui engendre des abandons. Une des réponses apportées est qu’aujourd’hui, après de longues années à adopter en deuxième année, il y a de plus en plus de départs en PTDF (Prépa Tour de France) et une adoption dans le courant ou à la fin de la première année d’itinérance.
Enfin, il faut faire le lien entre les métiers et l’association : la prééminence du métier a toujours existé, et l’organisation même du Tour repose sur le métier. Lors de la sédentarisation, il n’est donc pas surprenant de voir beaucoup de compagnons restés impliqués dans les structures du métier et moins dans l’association. Et c’est d’ailleurs aussi une manière de faire son devoir vis à vis des compagnons.
Un des enjeux est donc de faire comprendre aux jeunes qui s’engagent sur le Tour de France que tout n’est pas uniquement basé sur le métier. Nous avons déjà mis en place plusieurs causeries sur cette question, et c’est aussi dans cette optique que les Assises sont désormais ouvertes à la jeunesse.
De la même manière, et toujours dans cet objectif, des représentants des itinérants participent maintenant aux réunions du conseil d’orientation, ce qui leur permet de découvrir et de diffuser le fonctionnement de l’association ouvrière.
J’ai toujours été tourné vers la rencontre, et je continue aujourd’hui en participant aux réunions de métiers. Cela m’a permis de m’intégrer dans le groupe d’une quinzaine de provinciaux en tout, avec des problématiques communes le plus souvent et des initiatives locales, avec qui j’ai des échanges très réguliers, ce qui nous permet de progresser.
Une douzaine de métiers sont représentés en Normandie, même si le nombre de compagnons présents ne leur permet pas forcément de se structurer, et il est important de noter que les normands reviennent en masse après leur Tour de France.
Le regard du national sur la province Normandie est très bon, en particulier grâce au travail du Délégué Régional.
Il existe aussi un rôle organisationnel, en particulier dans la réalisation et la mise en place des plannings de prévôté. Traditionnellement, le national a un regard sur la mise en place de ces plannings, mais chez nous les prévôts proposent des plannings validés d’abord par Antoine et moi avant d’aller au siège, contrairement à ce qui peut se faire ailleurs. Nous essayons de les alléger pour permettre aux aspirants de respirer et aux métiers de reprendre la main sur certains week-end. Objectif utilité et efficacité !
La relation avec les prévôts est essentielle.
D’ailleurs, au départ, il n’y avait pas de DR. Les prévôts (souvent plus âgés et expérimentés qu’aujourd’hui) restaient en place plus longtemps, et le Provincial gérait la totalité de la province. Puis, on a créé les Responsables Régionaux de Formation (années 90) au moment du développement des CFA, puis les DR (entre 2000 et 2010). Le statut du Provincial n’a pas évolué alors que son rôle a beaucoup changé.
A nous de le faire évoluer !












