Au cours de cet hiver, deux charpentiers ont entrepris leur travail de réception dans la prévôté de Caen. La Coterie Gruel, Breton et la Coterie Jacquemin, Hainaut, se sont donné pour mission de réaliser dans les temps une œuvre qui leur a demandé de l’investissement, de la rigueur, de la discipline, en somme l’occasion de faire la démonstration qu’après plusieurs années sur le Tour de France, ils maitrisent leur métier.
Deux chefs d’œuvre réalisés, bien différents, mais avec la même finalité : devenir compagnon charpentier. Pour leurs réalisations, les deux coteries ont travaillé dans leurs entreprises respectives, Métier Du Bois (MDB) pour Breton et Cap2France pour Hainaut, montrant l’investissement des compagnons sédentaires dans l’accompagnement des deux renards, comme on surnomme les aspirants préparant leur réception.
Breton a choisi de réaliser une reproduction de la flèche de l’Abbaye du Mont-Saint-Michel. Ayant grandi pas très loin du monument, en Ille-et-Vilaine, le Mont l’a toujours intéressé. Ce qui l’intéressait également, c’est de pouvoir connaitre l’histoire des charpentes, savoir les dater, le contexte de leur fabrication et de leur levage, qui les a conçus et les différentes techniques utilisées.
Ce choix vient fermer la boucle de plusieurs années de Tour de France. En effet, parti à l’âge de 15 ans en apprentissage, formé à la Maison de Rennes, il pose ses bagages pour sa première année de Tour à Bourges et à Paris, une deuxième année à Annecy et à Lamothe-Landerron, puis Amiens et enfin Caen pour une année complète, de mars 2025 à mars 2026, étape charnière de son parcours.
Pour tout connaitre de la célèbre flèche, Breton a profité de la proximité pour aller prendre les côtes et faire les relevés directement sur site, dans l’abbaye. Cela lui a permis de noter les assemblages, les sections et les petites subtilités. Ces déplacements répétés durant l’été 2025, accompagné d’autres itinérants charpentiers, l’ont aussi imprégné de l’ambiance et de l’histoire du lieu.
Il est donc passé ensuite à la conception et enfin à la réalisation de la maquette dans les ateliers de MDB.
La réalisation de la flèche à l’échelle 1/20 a durée plusieurs mois durant lesquels Breton a suivi chacune des étapes et reproduit chacun des détails de la charpente originelle. Des petits bois, des sections que les charpentiers n’ont pas l’habitude de travailler. Des boulons et tiges filetées de maquettiste, des gargouilles réalisées par un sculpteur de Bretagne. Pour cette maquette, Breton a eu le droit de réutiliser les vieilles poutres en chêne de l’église de la Madeleine de Rouen que MDB a démontées. Des vieilles poutres avec un chêne vieilli qui donnent aussi l’aspect à la Charpente.
Une autre preuve de la grande qualité du travail effectué par Breton est le fait que sa maquette va être exposé dans l’abbaye du Mont-Saint-Michel dans une partie du monument qui est très visitée par le public. L’occasion pour les visiteurs du monde entier d’admirer le travail d’un Compagnon charpentier et d’analyser ce qui se trouve au-dessus de leur tête. Une vraie valorisation de l’ouvrage.


Les connaisseurs auront remarqué que Hainaut, c’est une province belge. En effet, Quentin a grandi en Belgique et il est rentré chez les compagnons à 18 ans à la Maison de Bruxelles. Adopté là-bas, il va faire son Tour de France, passant à Gap et à Saumur sa première année puis à Troyes et Limoge pour sa seconde et enfin Brest puis Caen. Il espère pouvoir aller au Japon d’ici peu pour faire ce voyage dont il rêve tant.
En effet, pour Hainaut, c’est vers le pays du soleil levant qu’il faut se tourner. Passionné par la culture japonaise, il devait partir là-bas pour son année à l’étranger, ce qui n’a pas pu se faire finalement. Pour rendre hommage à ce pays qu’il considère tant, Hainaut a fait le choix de concevoir et de fabriquer un bureau et d’y mettre en valeur les assemblages japonais de charpente.
Le Japon possède une culture du métier de charpentier très développée, très respectée, et surtout avec de nombreuses techniques qui diffèrent de nos méthodes européennes et françaises.
Pour étudier les assemblages japonais, le futur compagnon a mené de nombreuses recherches, ce qui lui a permis d’isoler les assemblages qui lui paraissaient les plus intéressants. Ce sont des assemblages sans colle et auto-serrant. Pour chaque lien du bureau, un assemblage différent pour en voir autant que possible et montrer l’utilité de chacun.
Restait alors un ultime défi lors de la réalisation : reproduire des assemblages de charpente sur des sections plus petites, avec une finesse et une dextérité aussi nouvelle que nécessaire, afin que les coupes ne se voient plus. Et c’est mission réussie !
Réalisé en frêne et en merisier, le bureau, qui va servir au prévôt de Caen, porte également le Kanji du mot « bois ». Un kanji est dans l’écriture traditionnelle japonaise, un caractère qui s’écrit à la plume.


Bravo à eux deux qui quittent la ville en étant reçus Compagnon charpentier et qui continuent leur voyage sur le Tour de France. Et de beaux souvenirs pour la communauté de Caen, qui n’a pas cessé de les soutenir et d’aller les voir dans leurs ateliers respectifs pour passer des moments de fraternité autour de leurs travaux.
Lucas Richard
Prévot de la Maison de Caen












