Je suis né en 1946 dans la Sarthe. Je rentre à l’école à six ans et, à quatorze ans, bien que bon élève, je quitte l’école avec le « certificat » et je travaille à la ferme familiale jusqu’à l’âge de dix-huit ans.
En Septembre 1964, je rentre au centre FPA pour un stage de formation accélérée de six mois pour apprendre la serrurerie, sans savoir en quoi consistait ce métier. Nous avons des cours d’atelier, de dessin technique (sur du papier quadrillé) et de calcul. Au terme de ce stage, j’obtiens le Certificat de Formation Professionnelle puis j’embauche dans une entreprise, au Mans, comme aide-serrurier. Dans cette entreprise, je ne fais rien d’intéressant, alors quand je pars au service militaire, en novembre, je suis bien décidé à changer de métier au retour.
Début 1965, alors que je suis à la caserne de Saumur, je m’inscris à des cours, organisés par l’armée, CET de la ville et j’obtiens le CAP de serrurier du bâtiment en 1966. Malgré mon diplôme, je suis toujours décidé à changer de travail. J’écris alors à plusieurs écoles et organismes de formation. Toutes ces formations, sauf une, sont payantes. Seule l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir ne me parle pas d’argent et m’encourage à contacter la maison d’Angers, ce que je fais. Je suis libéré du service militaire fin février 1967 je retourne travailler chez Minier au Mans où on me donne du travail plus intéressant, toujours en équipe avec un autre ouvrier plus expérimenté. Mon premier et unique ouvrage fabriqué et posé tout seul au Mans est une porte tôlée avec serrure antipanique, pour un transfo dans l’enceinte du circuit automobile, la toute dernière semaine avant mon départ de l’entreprise.
Entre temps, je suis allé passer les tests chez les Compagnons et, enfin, j’arrive à la maison d’Angers début août 1967. J’embauche dans l’usine d’ascenseurs Soretex où je suis affecté à l’atelier de fabrication des portes battantes en tôle. J’ai plusieurs fois changé de poste dans cette usine : soudage d’oculus de portes, aide au pliage des tôles, meulage et finition des portes, soudage par points, etc… Cette expérience en usine m’a beaucoup servi, entre autres, pour travailler avec des gabarits et dans l’organisation de mon travail. À la maison des compagnons, les cours du soir nous sont donnés par des professeurs pour le dessin industriel, le français, les mathématiques et la géométrie. Pas de cours d’Anglais en ce temps-là. Jean Bordes, dit Agenais, responsable itinérant, nous donne des cours de technologie. Au début du printemps, Robert Balleret et moi sommes mis en chantier pour l’adoption. Robert effectue un travail à la forge et moi une porte de jardin avec le soubassement tôlé, un ouvrage assez simple. Je change d’entreprise en février pour entrer dans une serrurerie d’une vingtaine d’ouvriers. L’ambiance est exécrable dans cette boite, les ouvriers se tirent dans les pattes les uns les autres. Nous voici au mois de mai 1968 et ces « évènements ». Des grévistes de grandes entreprises (l’usine Soretex n’est pas loin) viennent faire débaucher les gars. Ceux-ci se mettent en grève et la boite est fermée pendant au moins deux semaines. J’avais fini mon travail d’adoption mais pas Robert alors le matin je l’accompagne et l’aide à la forge, tandis que l’après-midi, nous n’avons que la rue à traverser pour aller à la piscine !
Enfin, les grèves ont cessé, le travail reprend et je suis adopté en juin. A la boite, quand je suis mis avec un chef d’équipe qui n’est aimé de personne parce que très dur et souvent en colère, je n’en mène pas large. Et pourtant, avec lui j’apprends à fabriquer de la menuiserie métallique en acier et ça se passe plutôt bien. Peu avant mon départ de l’entreprise il me donne le seul ouvrage que j’ai effectué seul là-bas, un chassis ouvrant en U rainé avec le dormant en cornière. J’ai mis la journée entière pour le fabriquer mais au moins le chef est satisfait de mon travail. Le dernier soir dans l’entreprise avant mon changement de ville, je fais le tour de l’atelier pour dire au revoir à chacun, et ce chef est le seul qui me donne une franche poignée de main et me dit des mots d’encouragement. Finalement, c’est le seul qui m’a laissé un bon souvenir car, pour tous les autres, l‘au revoir a été d’une totale indifférence.
Fin juillet, je pars d’Angers et, deux jours après, je me rends à la maison de Tours, rue Littré. J’embauche pour un mois à Sorigny, village au sud de Tours, chez un artisan mécanicien agricole pour fabriquer ses portes d’atelier et des tréteaux. Là, c’est la vie de famille, je mange à la table des patrons et je dors la semaine chez eux. En plus, je suis entièrement responsable de mon travail et cela me donne plus confiance en moi. Début septembre j’embauche à Tours dans une petite entreprise de cinq ou six ouvriers où travaille le Pays My dit bourbonnais, tout jeune marié et sédentaire. Travaux variés, bonne expérience et bonne ambiance dans cette boite qui m’a laissé un bon souvenir. En octobre, je participe à mon premier congrès, à Colomiers. En mars, je quitte l’entreprise sur les conseils du pays My, pour embaucher dans une entreprise de charpente métallique où travaille le pays Bordes, Jean l’Agenais. Je fabrique les chassis et les portes qui vont avec les bâtiments industriels. Au siège, les cours de dessin et techno, axés principalement sur la menuiserie métallique, les escaliers et les rampes d’escalier droits, sont donnés par le pays My tandis que Jean l’Agenais nous donnes quelques cours de forge. Début avril, j’obtiens le Certificat de Perfectionnement Professionnel, diplôme que nous appelions PO (Promotion Ouvrière). En mai, je participe à mon deuxième congrès à Strasbourg, où a lieu le premier concours de ferronnerie, lequel se déroule depuis tous les ans. La deuxième maison des compagnons de Tours, rue Symphorien, est maintenant en chantier. Ma seule très modeste participation au chantier consiste à déplacer quelques tas de sable et de gravier, en juillet.


Fin août, je rejoins Lyon et son siège historique de la rue Nérard, où notre Mère Duguet est la seule mère en activité ces années-là. Les compagnons itinérants sont les pays Galland, René le Bourguignon et Denis, Jacques l’Agenais. Comme j’ai maintenant une voiture, une 2CV, j’embauche loin de la ville à Chassieu, avec le pays Luc Brethenoux, dit Limousin. Je travaille d’abord à l’atelier fer où j’effectue des travaux variés dont quelques ouvrages en tôle pliée. Je passe ensuite à l’atelier de menuiserie aluminium. Mais rapidement, je m’ennuie à effectuer ce travail répétitif d’assemblage de fenêtres alu. Après deux mois dans cet atelier je reviens enfin dans l’atelier fer. Là, je fabrique, entre autres, des moules pour du béton armé préfabriqué et des ferrures pour de la charpente lamellé-collé. J’aime beaucoup ces travaux de mécanosoudure, qui sont nouveaux pour moi. Pendant l’année je prends la gâche de la pension, habituellement réservée aux compagnons, mais je suis le plus âgé des aspirants 3ème année alors on me fait confiance. Le salaire nous est payé en espèce, avec au moins un acompte en milieu de mois, alors un ou deux soirs par semaine, j’encaisse les pensions des pays et coteries. Après vérification de ma caisse, j’alerte les responsables de corporation des retards de paiement de la pension. Jacques l’Agenais nous donne des cours de résistance des matériaux et supervise le dessin et la technologie. En cours d’année, Agenais me charge de préparer un cours sur l’histoire de la ferronnerie en France et de faire un cours aux autres targettes, dans le but de me préparer à donner des cours plus tard, si je suis reçu compagnon. À l’atelier, nous sommes complètement livrés à nous-même. Mais le Tour de France est fait de rencontres et un samedi que je suis dans l’atelier, en train d’essayer de faire une feuille d’acanthe en tôle, nous avons la visite du pays Masson, Alfred le Genevoix, que je ne connaissais pas. En quelques minutes, celui-ci me montre comment m’y prendre et me donne des conseils sur la technique du relevage. Au printemps, un stage est organisé pour les itinérants de Paris et quelques autres. Jacques l’Agenais m’y inscrit. Entre autres, lors d’une journée passée à « l’Aluminium Français », j’apprends à souder l’aluminium au chalumeau oxyacétylénique. J’apprends aussi le soudage au TIG, technique qui est encore très peu répandue. De retour à l’entreprise, la réalisation d’un cercle en cornière aluminium me permet de mettre en pratique le cintrage de cornière appris en deuxième année de cours de techno et le soudage OA de ce métal, que j’ai appris à ce stage.

Nouveau changement de ville : j’arrive à Paris. Le pays Jonchère, André le Nantais, chargé d’études au Collège des Métiers m’accueille et me laisse le choix de l’embauche. Je choisis d’aller chez le pays Gougeon, Bernard l’Angevin, et je ne l’ai jamais regretté, au contraire. L’entreprise est située à Maisons-Lafitte, donc métro et train de banlieue matin et soir. Il n’y a qu’un seul ouvrier quand j’arrive dans l’entreprise. Le travail est très intéressant et varié : je fais de la ferronnerie traditionnelle, portes, grilles et autres. À midi, je mange à la table de l’ancien et cette vie de famille me plait beaucoup. Parmi les travaux sur lesquels j’ai beaucoup appris : la fabrication et pose de planchers, ossature pour ascenseur, poutres, etc… Bernard est très expérimenté pour ces travaux et il a des combines avec chariots à excentrique, chèvres, palans et tire-forts pour ne pas forcer. Profitant d’un arrêt de travail, j’accompagne plusieurs fois le prévôt lors de ses visites dans des CET. Paris est la ville de mon Tour de France où j’ai eu le plus de cours par des compagnons sédentaires : résistance des matériaux, maths et logarithmes, quelques cours d’atelier. Seul cours de débillardage sur mon Tour de France : une heure ou deux de théorie en salle de cours puis, pour la pratique, le débillardage d’une barre de plomb sur le limon de l’escalier qui mène aux chambres, au côté de la rampe. Un artiste nous donne des cours de dessin d’art, que j’apprécie particulièrement. Mis en chantier pour la réception, je dessine des avant-projets de garde-corps circulaire pour l’oculus du hall d’entrée place Saint Gervais, mais au congrès, les compagnons estiment que je n’ai pas assez d’expérience en ferronnerie pour cet ouvrage alors j’étudie une porte avec un motif en fer et laiton forgé. Après un nouveau stage de dessin et visites, je termine la fabrication de ma porte dans l’atelier au sous-sol de la maison de Paris au mois d’août.





Je rejoins Bordeaux et j’embauche le 8 septembre chez le pays Foulonneau, Pierre le Bordelais, seul compagnon sédentaire actif sur Bordeaux. Comme je n’ai pas averti du jour de mon arrivée, un aspirant, et un stagiaire avaient déjà été embauchés. Il n’y a pas d’autres ouvriers. L’ancien ne travaille pas avec nous à l’atelier et quand il y vient c’est souvent pour pousser une gueulante. A ce régime, Patrick et le stagiaire ne tiennent le coup longtemps et partent travailler ailleurs. Le travail est néanmoins varié et intéressant. Au siège, je donne des cours de dessin et technologie. Je suis reçu début octobre à Nîmes (ma porte a été corrigée sans ma présence, et sans les plans !). Au cours de l’année, je suis rôleur pendant quelques mois. Je m’entends bien avec le prévôt et celui-ci m’incite à postuler pour devenir prévôt, mais, surtout à cause de ma grande timidité, je ne m’en sens pas capable. Les DR n’existent pas à l’époque et le prévôt est le véritable patron de la maison, avec l’aide de la Dame Hôtesse et chapeauté par le provincial. A l’entreprise, Bordelais est présent sur tous les chantiers en ville où il est toujours d’aussi mauvaises humeur. Et pourtant, il sait parfois se montrer charmant : quand il m’invite à sa table ou lors des déplacements en dehors de Bordeaux, que ce soit pour aller à Nîmes ou en chantier, ce n’est plus le même homme, il est de très bonne humeur et plaisant tout au long du trajet et pendant tout le chantier. Incompréhensible ! Au congrès, chaque ville fait un rapport sur l’activité de l’année et le plus souvent, c’est un compagnon sédentaire qui s’en charge. Mais l’ancien me demande de faire ce rapport pour la ville de Bordeaux alors j’apprends à surmonter ma timidité et finalement je suis bien content de l’avoir fait. Je termine juillet par un nouveau stage à Paris, essentiellement de dessin, auquel j’arrive avec deux jours de retard car je dois finir la pose d’un escalier avec sa rampe avant de quitter l’entreprise.





Fin août 1972 j’arrive rue du Docteur Cauvin à Marseille pour ce qui doit être ma sixième et dernière ville en tant qu’itinérant. Au siège, je retrouve le pays Balleret, dit Champagne, seul rescapé, avec moi, de notre première année à Angers. Dès le 31 août, j’embauche chez le pays Chevalier, Jean le Normand. J’y retrouve le pays Tortel, Georges le Provençal, qui était mon responsable itinérant à Paris et qui est sédentaire depuis un an. Je suis aussitôt mis en confiance et je m’adapte très rapidement au travail de la boite. Entre autres travaux, j’apprends le rebattage, c’est à dire le re-forgeage et la trempe des outils tels que pointerolles et burins, à main ou de marteau-piqueur, pioches, barres à mines, etc… C’était une spécialité de Jean et plus tard, J’en ferait à mon tour une de mes spécialités. Jean m’apprend aussi la soudure à la forge. Parmi d’autres travaux forts intéressants, je débillarde un fer IPE pour servir de main-courante à l’escalier en colimaçon d’une entreprise de charpente métallique. Je fais le traçage et vais le former à la rouleuse dans une entreprise de chaudronnerie ; je n’avais pas tenu suffisamment compte de l’élasticité du métal, mais je réussis quand même à lui donner la bonne courbe : nouvel apprentissage. Le midi, je mange à la gamelle et, par mauvais temps, je m’installe au chaud dans le bureau. Jean m’avait encouragé à consulter ces devis, dossiers clients, factures, etc… et permis de prendre des notes. Merci encore, Jean, pour ta confiance. Pour les cours du soir, avec Champagne, on se répartit les cours de dessin et de technologie. Mais en plus, comme il manque un professeur, je donne des cours de maths et géométrie aux stagiaires. J’adapte au mieux mes cours au métier et je pense m’en être assez bien sorti. En cours d’année, les charpentiers reçoivent un lot d’herminettes qu’il faut rebattre. Un ancien, compagnon forgeron, fait un cours aux aspirants pour réaliser ce travail. A la suite, il leur fait forger une ancre de marine. Ce compagnon est robuste et costaud et pourtant il n’utilise pas un très gros marteau et reproche aux jeunes d’utiliser des marteaux trop lourds, surtout quand il y a un ou des frappeurs. J’ai retenu cette leçon et dorénavant j’utilise toujours deux marteaux : un assez gros pour écraser ou étirer le métal et un plus petit pour la finition. Cette année-là, ont été organisées dans chaque ville les éliminatoires pour les olympiades des métiers (aujourd’hui Worldskills). À Marseille, c’est le pays Jean-Marc Shaffner dit Alsacien qui est sélectionné pour la finale nationale. Puis c’est lui qui représente la France aux olympiades et il obtient la médaille d’argent. C’est à la rentrée de septembre 1972 que l’AOCDTF se lance pour la première fois dans la formation initiale. Cette formation en alternance, appelée « Première Qualification » dure seize mois. À Marseille, il y a plusieurs charpentiers dans cette formation. En mai, le congrès se déroule à Reims et, cette fois encore c’est moi qui rédige et lit le rapport de la ville. En Juin, je vais pour la première fois aux assises de l’AOCDTF, lesquelles se déroulent à Nîmes dans la nouvelle maison, ancien four à chaux. Contrairement à aujourd’hui, les assises se déroulent toujours après les congrès des métiers.





Je me plais beaucoup à Marseille et j’y serais bien resté, mais ma future épouse m’attend. Alors je débauche fin juin, je prends un peu de vacances puis je me rends à nouveau à Tours où j’ai l’intention de me sédentariser. Le 23 juillet, j’embauche dans une entreprise où je fabrique à nouveau de la menuiserie alu, mais des portes de magasins cette fois. Et puis, dès le 5 septembre, je quitte l’entreprise et la ville de Tours pour rejoindre finalement la ville de Caen, mais ça, c’est une autre histoire !
Conclusions : « Tu ne pourras jamais travailler chez un artisan, tu es bien trop timide ! » C’est un cousin qui m’avait fait cette réflexion après la fin de ma scolarité. J’y repense souvent et, quand je vois le chemin parcouru, je mesure toute la chance que j’ai eu de découvrir le compagnonnage et les Compagnons. Mon métier, choisi au départ tout à fait par hasard, m’a permis d’en vivre dignement. Mais, c’est avant tout le côté humain des rencontres, des prises de responsabilité et des difficultés surmontées pendant mon Tour de France qui m’a le plus apporté et marqué à vie. Je ne remercierai jamais assez le compagnonnage pour tout ce qu’il m’a apporté et qu’il m’apporte encore, surtout grâce cette belle jeunesse présente dans nos maisons.
Pays Chesnier, Marc le Manceau, Compagnon Serrurier












